La Vulgata

Jérôme
Michelangelo Merisi da Caravaggio, San Gerolamo scrivente, 1605-1606, olio su tela, 112×157 cm, Galleria Borghese, Roma

I – Rome

Rome n’était plus Rome. Constantinople est devenue la capitale de l’empire romain. Mais le pape Damase Ier, élu dans les cris et les larmes en 366, tenait à ce que la Ville éternelle demeurât la capitale de l’Eglise.

Un empire divisé en deux

Rome n’était plus Rome et plus grand chose en réalité en dehors du trône de Pierre et de Paul. Milan était devenue la capitale des dépouilles de l’empire avec Dioclétien. Et encore une capitale d’un empire d’Occident divisé en deux, puisque Rome était rétablie comme capitale en même temps que  Mediolanium (ce qui sera plus tard Milan) dont le maître était Maximilien, et Trêves était gouverné par Constance. Le système des tétrarques qui divisait l’empire attaqué de toutes parts en quatre ne faisait que renforcer l’impression d’opacité que nous donne cette période. De quoi perdre son latin !

L’ombre de l’ancienne puissance

Goths, Ostrogoths, Wisigoths, Vandales, Huns, Germains, mille autres encore, toutes sortes de peuples barbares se pressaient depuis les steppes de l’Asie les plus reculées, déferlaient, rivalisaient de vitesse, s’engouffraient dans les provinces romaines par la négociation ou par la force. Les complots succédaient aux complots, les assassinats et les coups de forces se multipliaient, et les souverains de l’ancienne puissance inébranlable ne duraient guère plus que ce que durent les roses.

Le pouvoir spirituel

Et le pape me direz-vous ? Damascus Primus était très occupé par des synodes, des conciles et, au premier chef, des sectes hérétiques se révélant encore plus nombreuses que les hordes barbares. Il n’avait pas le temps de songer au destin éphémère des César qui se succédaient les uns aux autres dans un tohu-bohu de batailles souvent perdues et de reconquêtes sans lendemain, sans qu’on se souvienne même d’eux. Pas même le temps de graver leur visage dans le marbre. Successeur de Libère il avait connu l’exil avec l’ancien évêque de Rome à la suite de la condamnation de Constantin II. C’était un lettré et même un poète. C’est lui qui aurait substitué le latin au grec dans la liturgie. C’est encore qui a fait restaurer les catacombes, profitant au passage pour s’emparer d’édifices qui appartenait au pouvoir impérial, car l’empereur n’est plus un dieu. Plus personne n’aurait oser fait sculpter en portrait en pied, haut de huit mètres,  comme le fit Néron, qui s’identifiait au dieu du Soleil. Il fallait faire vite et sauver ce qui pouvait être sauvé.

Les sectes hérétiques

Mais son souci principal restait ces fichues hérésies qui pullulaient de toutes part en mettait son pouvoir en péril. Ambroise et Augustin, ses meilleurs représentants à Milan, publiaient des thèses dénonçant les pélagiens, les sabelliens, les énomiens, les anoméens, les ariens, les semi-ariens,  les marcelliens, les apollinaristes, les pneumonomaques, les photiniens, ou  encore les disciples de Priscillien. Il y consacrait plus de la moitié de leur temps et de leur énergie. Une législation spéciale fut adoptée pour tous ceux qui ne se conformaient pas à l’orthodoxie catholique. Il fit de Rome le siège apostolique une bonne foi pour toutes. Une vraie forteresse de la foi, presque immatérielle. Les barbares se convertissaient peu à peu.

Alors qu’importait le que le pouvoir temporel soit entre les mains d’un noble romain ? Lui-même n’était-il pas un Ibère ? Avant toute chose, il fallait une doctrine irréfutable et les exégèses de la Bible avaient pour première obligation d’être en harmonie avec un corps doctrinal. Et ce serait lui qui l’établirait une bonne fois pour toute.

Les quelques lustres qu’il resta sur le fameux trône de saint Pierre avant ce décéder en 384, cédant la place à Sirice, il n’a eu de laisse de parachever sa méticuleuse mise en ordre : il ne se contenta pas de la conversion des populaces sauvages qui fondaient sur Rome, mais étendit son autorité sur des terres où l’empire moribond n’avait quasiment plus prise, comme les Gaules, où il multiplia le nombre de catéchumènes et fit édifier églises et monastères.

II – La Bible

Damase était à la fois un homme résolu et inquiet. Il donnait l’impression d’être inflexible et sûr de lui. En réalité, il était rongé par le doute et hanté par les années qui passaient. Son grand œuvre n’était pas achevé. Elle ne pouvait pas l’être sans une nouvelle édition des textes bibliques.Son ultime hantise restait la Bible elle-même.

La version grecque dénommée la Septante, attribuée à tort ou à raison à Symmaque l’Ebionite et à Théodotion était insatisfaisante à ses yeux. Si l’on en croit Aristée, ce travail a été accompli aux alentours de 270 avant notre ère par soixante-douze érudits juifs qui auraient travaillé ensemble à partir de différents textes en hébreux, en araméen et déjà en grec. Un certain nombre de ces textes sont en réalité des targoumin, des transpositions ou même des paraphrases de la Torah. En sorte que le résultat est un curieux mélange de pages fidèles à la version originale et d’autres plus ou moins modifiées au bénéfice des Juifs qui ne connaissaient plus l’hébreu.

Cela s’est passé sous les auspices de Ptolémée II à Alexandrie où s’était installée une importante colonie juive et le directeur de la bibliothèque, Démétrios de Phalère, avait dirigé les travaux. Les mauvaises langues dirent plus tard que ce travail aurait été accompli en soixante-dix jours, d’où son nom. Et, quoi qu’il en soit, cette tâche ardue aurait l’objet d’un marchandage : les savants qui l’auraient menée à terme qu’à condition qu’on libérât les Juifs réduits en esclavage par Ptolémée Ier. Oui, la Vetus latina ne convenait pas au vieux souverain pontife. Mais était-ce son idée ou lui a-t-on suggéré ?

La légende rapporter qu’un moine du désert, nommé Jérôme, célèbre déjà pour ses recherches bibliques, serait venu à Rome pour dire au pape à quel point cette Bible était déficiente. Il lui aurait dit la chose de manière imagée, mais assez suggestive pour impressionner Damase : « Dieu ne peut pas avoir écrit aussi mal. » Mais reste le fait que c’est bien Jérôme, qui est chargé de la nouvelle version du Pentateuque, c’est-à-dire les Lois de Moïse.

Dans une lettre (vraie ou fausse, qui sait ? Jérôme a rédigé de sa main plusieurs lettres de Damase qui lui auraient été adressées, une fois ce dernier passé de vie à trépas), il déclara au maître de l’Eglise : « Vous voulez qu’avec les matériaux d’un vieil ouvrage j’en refasse un nouveau […] quel est l’homme de nos jours, savant ou non, qui, se décidant à prendre en main notre ouvrage, et voyant discréditer le texte dont il se sert habituellement et dans lequel il a appris à lire, ne se récrie aussitôt, et ne me traite de faussaire, de sacrilège  ? » Jérôme ne se trompait pas. L’opposition à sa traduction a été vive et même saint Augustin préférait conserver la Septante, malgré toutes les variantes qui présentent ses copies et ses sources hétéroclites, le texte qui avait diffusé à mesure que Paul de Tarse parvenait à convaincre ses auditeurs et ses lecteurs de se fondre dans le troupeau des fidèles.

En réalité, le travail du bon moine, aussi sérieux fut-il, n’a consisté qu’à réécrire d’abord le Nouveau Testament à partir du grec (il y a consacré deux ans), et ensuite l’Ancien (cette fois quinze années lui ont été nécessaires), cette fois de  l’hébreu ou de l’araméen pour l’essentiel. Il aurait commencé par les Psaumes à la demande du pape. L’on suppose qu’il s’est appuyé sur un texte massorétique de Bethléem afin de rendre l’ensemble homogène et aussi d’une lecture aisée. Et puis il n’entreprit pas de traduite les livres deutérocanoniques, à l’exception de ceux de Judith et de Tobie. Il semblerait donc que la traduction en latin du livre des Macchabées et du livre de Baruch n’ait pas été de sa main.

Le nom qu’on a donné à cette Bible révèle les intentions pontificales : la Vulgate dérive du mot latin vulgus, qui désigne le peuple. Un texte plus uniforme sous le couvert d’une tentative (toute relative qu’elle fut) d’un retour aux sources devait participer de cette ferme décision de tenir l’Eglise dans une main de fer.

III – Jérôme

Eusebius Sophronius Hieronymus Stridonensis  est né à Stridorium aux alentours de 347, à la frontière se situant entre la Pannonie et la Dalmatie dans une famille chrétienne aisée. Entré en religion, il choisit parmi tous ses prénoms celui de Jérôme, car il est synonyme de « nom sacré » en grec. Après avoir fini ses études à Rome, devenu un lettré de haut vol, il voyage sans doute dans un esprit prosélyte. Il se fit alors baptiser et entra dans les ordres. Après avoir séjourné dans les Gaules, il se rendit ensuite à Trêves suivre des cours de théologie. Il partit ensuite en Terre Sainte après avoir lui Hilaire de Poitiers et vécut en ermite dans le désert de Calchis, dans les parages d’Antioche, vraisemblablement dans une communauté cénobitique, en tout cas en suivant l’exemple de Paul de Thèbes. Ce serait dans les régions désertiques de la Thébaïde, à la suite d’une grave maladie ou d’un rêve où il aurait été soumis aux pires tentations, qu’il aurait décidé de se dédier exclusivement au service de Dieu. Il alla aussi en Grèce, à Constantinople lors du premier concile de Nicée.

Il découvrit les écrits d’Origène et en traduisit ses Homélies. Il aurait fait prêtre par Paulin à Antioche. Mais les sources sont divergentes : Jérôme n’aurait jamais voulu accéder à la prêtrise. Il fut un ennemi déclaré du clergé  régulier et lança des critiques virulentes contre les membres de la hiérarchie épiscopale. Qu’il fut le conseiller du pape quand il s’est installé à Rome est aussi sujet à caution. Ses relations épistolaires avec ce dernier, largement remaniées après le décès de ce dernier, pourraient laisser croire beaucoup de choses à ce sujet. Tout ce qui semble à peu près sûr, c’est qu’un Juif lui aurait enseigné l’hébreu et l’aurait aidé dans la rédaction de la traduction du livre d’Abdias.

Il entretint, c’est vrai,  une correspondance abondante dans la majeure part du bassin méditerranéen (elle nous est parvenue) et réalisa un nombre impressionnant de traductions. De surcroît, il s élança dans l’exégèse quand il a lu la Chronique d’Eusèbe de Césarée. Ses études considérables nous laissent perplexe quant aux privations et aux mortifications physiques qu’on lui a attribuées plus tard.

Jérôme serait éteint à Jérusalem où il a été enterré.

IV – La légende

Qui fut réellement Jérôme. On ne le saura jamais. Si l’essentiel de son existence est assez bien documentée pour l’époque, Cependant, il faudrait reformuler les paroles du Christ s’adressant à son apôtre Pierre : « Légende, tu es légende et sur cette légende je bâtirai mon église. ». De son vivant, on s’est employé à non seulement le glorifier, mais aussi à rendre mythiques ses actes et ses propos.

Comme tous ses pairs partisans des pratiques anachorètes, il louait plus qu’eux l’ascétisme, la mise à l’épreuve de l’esprit et du corps, la solitude dans une retraite éloignée de la civilisation, la plus stricte abstinence de la chair. Mais il fut le seul à penser que les femmes pourraient tenir un rôle de premier plan au sein de cette Eglise en train de se construire et de se fortifier. A Rome, il s’était entouré de riches patriciennes, comme les deux veuves Marcella et Paula et de leurs filles respectives, Blaesilla et Eustochium. Il a écrit des recommandations à cette dernière, en l’incitant à préserver coûte que coûte sa virginité, son bien le plus précieux. Il lui conseilla par exemple : « Rien n’est dur à qui aime ; à qui désire, nul effort n’est difficile […] chaque fois que dans le monde tu remarqueras quelque objet fastueux, émigre en ton esprit au paradis : commence d’être ici-bas ce que tu seras là-haut » Il fut écoutée par les femmes et l’on raconta que plusieurs d’entre elles le suivirent quand il prit la mer pour retourner à Antioche. Les bruits les plus incongrus ont couru à son sujet. Pensez donc : un moine avec une cour de disciples féminins ! C’est pour Paula et sa fille qu’il a traduit les Epitres aux Galates ainsi que les écrits d’Ambroise de Milan.

Il dut prendre la poudre d’escampette quand Damase mourut en 384. Les ennemis de Jérôme son nombreux et le nouveau souverain pontif ne paraissait embrasser ses convictions. A Bethléem, il a fondé un monastère en 386 et se mit à rédiger des règles pour la pédagogie et l’enseignement. Ce fut alors qu’il a suivi les cours du rabbin Bar Amina et qu’il alla étudier à la bibliothèque de Césarée. Il y poursuit ses nombreux commentaires et ses traductions d’Origène. Cette passion immodérée pour la pensée d’Origène lui vaut un conflit avec Palladios et son vieil ami Rufin d’Aquilée. Il finit par accepter le fait qu’Origène fût hérétique, bien qu’il ne partageât pas les avis de ses détracteurs. Lassé de ces coups de boutoir théoriques, il finit même par composer une violence charge intitulée Contre Rufin.

Jérôme, travailleur infatigable, apologète subtil et polémiste d’une rare acidité, a appris le sac de Rome par les Wisigoths et a même du défendre son monastère contre l’assaut des pélagiens, une petite troupe enragée des membres d’une secte chrétienne qui ne reconnaît pas l’importance des sacrements. Il est mort vers 419 en voyant son monde s’écrouler, celui de Cicéron, qu’il a tant aimé lire et dont il s’est beaucoup inspiré mais aussi celui de l’empire devenu enfin officiellement chrétien.

V – La béatification

D’aucuns avancent que Jérôme fut cardinal de facto. C’est vrai qu’à l’époque la bureaucratie papale était moins tatillonne. Il semble plus vraisemblable qu’il le fut devenu pour arranger les choses, post mortem. Augustin, toujours retranché à Mediolanium, aurait fait un rêve le soir de son décès : il l’aurait vu sous la forme d’un nourrisson surmonté d’un chapeau cardinalise. L’affaire était faite. Il serait probable qu’il fut canonisé l’année même de sa mort. En ce temps-là, les choses ne traînaient pas : Ambroise a fait canonisé toutes sa famille et ses proches : il sont tous dans la crypte de la basilique milanaise où son gît sa dépouille embaumée entourée de sa famille. Mais ce n’est que des décennies plus tard qu’on a reconnu ses mérites insignes rendus à la Sainte Eglise. Il fut canonisé et béatifié. Mais ce n’est pas avant le XIIIe siècle qu’il a figuré par les grands docteurs de l’Eglise, aux côtés d’Ambroise, d’Augustin et du pape Grégoire Ier sur la décision de Boniface VIII.

La légende vint s’ajouter à la légende. Dans une spirale de surenchère. Jacques de Voragine, dans sa Légende dorée, introduit la présence d’un lion qu’il soigne et qui devient son compagnon dans sa retraite. L’âne qui vivait avec lui avant l’arrivée du fauve a disparu presque sur le champ.

Les peintres l’ont particulièrement chéri (ou plutôt, leurs commanditaires).

Il y eut en gros trois manières principales de figurer Jérôme :

en moine du désert en train de se frapper avec une pierre ou un fouet ; souvent, sa robe de cardinal était jetée sur une grosse pierre devant la caverne (c’est ce qu’a montré Léonard de Vinci) ;

en moine du désert, presque nu en train d’écrire un ouvrage gigantesque (selon toute évidence, la Vulgate) (c’est ce que nous fait voir Hiéronimus Bosch ;

en érudit dans son bureau, penché sur un libre, entouré d’une bibliothèque luxueuse et presque toujours accompagné d’un lion nain, qui avait l’air d’un épagneul sagement assis près de lui (Vittorio Carpaccio l’a perçu ainsi).

Mais il existe des multitudes de variantes : Jérôme vêtu de bleu par Viviani ou par Cima da Conegliano ; en train de parler avec sainte Paula et sa fille sainte Eustochium, par Francisco Zurbaràn ; en train de soigner la patte du lion par Cantalonio ; à moitié nu, visité par un ange, sous le pinceau de Simon Vouet ; debout, complètement nu, tenant serré la Vulgate idéalisé par l’art emporté du Greco…

Et toi, toi qui vit comme un reclus dans ton atelier, loin du monde, loin de ce qui fait vibrer le milieu de l’art, indifférent aux modes et au cours de la bourse de l’art, peintre du bel aujourd’hui, dont la peinture existe quelque part entre Velasquez, Rembrandt, Picasso, Bacon, Saura, Masson, Bellmer, Corneille, et d’autres artistes qui sont entrés et dans son esprit et dans ton cœur, ni tout à fait abstrait, ni complètement figuratif, je te jette le gant. Donne-nous le plaisir d’un nouveau portrait de cet homme pieux qui ne peut pas laisser indifférent. Je t’en défis ! Donne-nous l’idée que tu t’en fais avec ton intuition et ton savoir faire. Bats-toi sur le terrain des maîtres d’autrefois et fais-nous vibrer et étonne-nous !

Cet homme, cet aventurier (au propre comme au figuré), ce saint, rat de bibliothèque (en plus de ça, il traînait derrière lui un nombre énorme de volumen et de copies sur parchemin faites de sa main de prosateurs latins et grecs) menteur pour la beau cause et querelleur infatigable pour pourfendre les ennemis de la doctrine, ce travailleur inépuisable en dépit de sa santé médiocre, capable de batailler si besoin en était et de tenir devant les femmes des discours amoureux dont la virginité était l’enjeu principal, oui, dis-moi, comme le verrais-tu ?

 

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GÉRARD-GEORGES LEMAIRE 55 Articoli
Laureato in Storia dell’Arte alla Sorbona, ha insegnato Storia della Critica d’Arte all’Accademia di Brera. Giornalista, traduttore, saggista e professore emerito, ha curato mostre in Europa, Turchia, Nord Africa e America Latina ed è direttore di prestigiose collezioni.